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La Petite Fille aux allumettes

Noël

La Petite Fille aux allumettes

Il faisait terriblement froid.

Depuis le matin, la neige tombait sur la ville et recouvrait les toits, les rues et les rebords des fenêtres d’un épais manteau blanc. Le soir approchait déjà. Et ce n’était pas un soir comme les autres : c’était le dernier soir de l’année.

Dans les maisons, on préparait la fête.

Derrière les fenêtres éclairées, on apercevait des familles réunies autour de grandes tables. De bonnes odeurs de cuisine s’échappaient parfois lorsqu’une porte s’ouvrait. On entendait des rires, de la musique et le crépitement des feux dans les cheminées.

Mais dehors, dans la neige, une petite fille marchait toute seule.

Elle n’avait rien sur la tête et, chose plus terrible encore par un froid pareil, elle avançait pieds nus.

Pourtant, elle avait quitté sa maison avec des pantoufles. Mais elles étaient beaucoup trop grandes pour elle. Elles avaient autrefois appartenu à sa mère.

En traversant précipitamment une rue pour éviter deux voitures, la petite fille les avait perdues.

Une pantoufle avait disparu sous les roues et elle n’avait jamais réussi à la retrouver.

Un garçon avait ramassé l’autre.

— Elle est si grande que j’en ferai un berceau pour ma poupée ! avait-il plaisanté avant de partir en courant.

La petite fille avait donc continué son chemin sans chaussures.

Ses pieds étaient rouges de froid.

Dans son vieux tablier, elle transportait plusieurs boîtes d’allumettes et elle en tenait encore un paquet dans une main.

Depuis le matin, elle répétait aux passants :

— Des allumettes ! Achetez mes allumettes, s’il vous plaît !

Mais personne ne s’arrêtait.

Les gens étaient pressés de rentrer chez eux. Certains passaient devant elle sans même la regarder.

Toute la journée, elle n’avait vendu aucune boîte.

Elle n’avait pas gagné une seule pièce.

À présent, elle avait très froid et très faim.

La neige se posait doucement sur ses cheveux, tandis qu’elle avançait entre les maisons illuminées.

Une porte s’ouvrit.

Une merveilleuse odeur de repas chaud s’échappa dans la rue.

La petite fille s’arrêta un instant.

Comme elle aurait aimé entrer dans une maison chaude, s’asseoir à une table et manger jusqu’à ne plus avoir faim !

Mais la porte se referma.

Elle continua son chemin.

Elle n’osait pas rentrer chez elle.

Que dirait son père en découvrant qu’elle n’avait rien vendu ?

Et puis leur maison n’était guère plus chaude que la rue. Ils habitaient sous un toit mal réparé. Le vent passait à travers les fentes des murs malgré les morceaux de tissu et de paille placés pour les boucher.

La petite fille chercha finalement un endroit où s’abriter.

Entre deux maisons, elle trouva un petit coin protégé du vent.

Elle s’y assit et ramena ses jambes contre elle.

Ses doigts étaient presque engourdis.

Elle regarda les allumettes qu’elle tenait dans sa main.

Une seule petite flamme ne pourrait certainement pas faire beaucoup de mal.

Et comme il serait agréable de sentir un peu de chaleur !

Après avoir hésité, elle prit une allumette.

Elle la frotta contre le mur.

Frrrt !

Une petite flamme jaillit.

La fillette la protégea entre ses mains.

Quelle merveille !

La lumière était douce et chaude.

Et soudain, il lui sembla qu’un grand poêle apparaissait devant elle.

C’était un magnifique poêle de fonte, avec des pieds brillants et une porte derrière laquelle dansait un feu merveilleux.

— Oh…

La petite fille tendit ses pieds gelés vers lui.

Quelle chaleur !

Elle avait l’impression de sentir le feu réchauffer ses jambes et ses mains.

Elle s’approcha encore un peu…

Mais l’allumette s’éteignit.

Le poêle disparut aussitôt.

Il ne resta devant elle que le mur froid et sombre.

La petite fille regarda le petit morceau de bois noirci entre ses doigts.

Alors elle prit une deuxième allumette.

Frrrt !

La lumière reparut.

Cette fois, le mur devint transparent, comme un rideau que l’on aurait écarté.

Derrière lui se trouvait une salle à manger.

Une belle nappe blanche recouvrait une grande table.

Des assiettes brillaient sous la lumière des bougies.

Et au milieu de la table se trouvait un magnifique repas de fête.

La petite fille ouvrit de grands yeux.

Elle avait si faim qu’elle pouvait presque sentir le parfum de la nourriture.

Puis quelque chose d’extraordinaire se produisit.

Le plat sembla s’animer.

Il quitta la table et se dirigea vers elle, comme s’il venait lui-même lui offrir le dîner.

La petite fille tendit la main.

Mais à cet instant…

L’allumette s’éteignit.

Tout disparut.

La table, les assiettes, les bougies et le merveilleux repas.

Elle se retrouva de nouveau seule dans la rue.

Alors elle alluma une troisième allumette.

Frrrt !

Devant elle apparut le plus beau sapin de Noël qu’elle ait jamais vu.

Il était immense.

Ses branches vertes étaient couvertes de décorations, de rubans et de centaines de petites lumières.

Des boules étincelaient comme des bijoux.

Des figurines colorées se balançaient doucement entre les branches.

La petite fille leva les yeux, émerveillée.

Jamais elle n’avait vu quelque chose d’aussi beau.

Les lumières du sapin semblaient devenir de plus en plus nombreuses.

Elles montaient dans le ciel.

Toujours plus haut.

Puis l’allumette s’éteignit.

Le sapin disparut.

Mais les lumières étaient toujours là.

La petite fille comprit alors qu’elle regardait les étoiles.

Soudain, l’une d’elles traversa le ciel en laissant derrière elle une longue traînée brillante.

— Une étoile filante…

Elle se souvint alors de sa grand-mère.

Sa chère grand-mère.

Elle avait été la personne la plus douce qu’elle ait connue.

Autrefois, lorsque la petite fille était encore plus jeune, sa grand-mère lui racontait des histoires le soir et la serrait contre elle.

Mais sa grand-mère était morte.

Elle lui avait un jour expliqué que lorsqu’une étoile tombait du ciel, c’était, disait-on, qu’une âme s’envolait vers Dieu.

La petite fille resta longtemps à regarder le ciel.

Puis elle prit une nouvelle allumette.

Frrrt !

Une grande lumière apparut devant elle.

Et au milieu de cette lumière…

— Grand-mère !

La vieille dame était là.

Elle semblait plus douce et plus lumineuse encore que dans les souvenirs de la petite fille.

Son visage était rempli de tendresse.

— Grand-mère !

La petite fille tendit les bras vers elle.

— Emmène-moi avec toi !

Mais elle connaissait maintenant le secret des allumettes.

Lorsque la flamme s’éteignait, tout disparaissait.

Le poêle avait disparu.

Le repas avait disparu.

Le sapin avait disparu.

Sa grand-mère allait disparaître elle aussi.

— Non ! Reste !

La fillette prit alors une autre allumette et l’alluma.

Puis une autre.

Et encore une autre.

Elle les alluma toutes.

Elle voulait tant garder sa grand-mère auprès d’elle.

Les flammes devinrent si nombreuses que la petite rue sembla soudain éclairée comme en plein jour.

Jamais la grand-mère n’avait paru aussi belle.

Elle sourit à l’enfant.

Puis elle ouvrit les bras.

La petite fille n’avait plus peur.

Sa grand-mère la prit contre elle.

Et dans les dernières lueurs des allumettes, il sembla à l’enfant qu’elles s’élevaient ensemble.

Plus haut que les maisons.

Plus haut que les cheminées.

Plus haut que les toits couverts de neige.

Elles montaient vers un endroit où il n’y avait plus de rue glacée.

Plus de faim.

Plus de froid.

Plus de peur.

Seulement de la lumière et de la chaleur.

Au matin du premier jour de l’année, les habitants sortirent de leurs maisons.

La neige avait cessé de tomber.

Dans le petit coin entre les deux maisons, ils découvrirent la petite fille.

Elle était immobile.

Autour d’elle se trouvaient les nombreuses allumettes qu’elle avait brûlées pendant la nuit.

Sur son visage, pourtant, il y avait un sourire paisible.

— La pauvre enfant, murmura quelqu’un. Elle a dû essayer de se réchauffer.

Les passants regardèrent les allumettes consumées.

Mais aucun d’eux ne pouvait savoir ce que la petite fille avait vu pendant cette dernière nuit.

Ils ignoraient le grand poêle qui l’avait réchauffée.

Ils ignoraient le merveilleux repas.

Ils ignoraient le magnifique sapin de Noël dont les lumières étaient montées jusqu’aux étoiles.

Et surtout, ils ignoraient que, dans ses derniers instants, elle avait retrouvé la personne qu’elle aimait le plus au monde : sa grand-mère.

Ainsi s’acheva cette nuit d’hiver.

Dans les maisons, une nouvelle année commençait.

Et ceux qui avaient croisé la petite fille sans la voir avaient peut-être une chose importante à apprendre :

parfois, au milieu de nos fêtes et de nos préoccupations, quelqu’un tout près de nous peut avoir simplement besoin que nous nous arrêtions, que nous le regardions et que nous lui tendions la main.

Source : Conte de Hans Christian Andersen publié en 1845
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